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La transmission (#3)

La transmission (#3) Posted on 24 septembre 2014

Les échanges du deuxième atelier ont commencé après le témoignage de quelques personnes investies ou l’ayant été au sein de L’Élaboratoire à Rennes. Elle s’est ensuite nourrie des interventions de Christophe Piret, directeur artistique du 232 U et de la compagnie Théâtre de chambre, et d’Alain Hélou, cofondateur et directeur des Ateliers du Vent.

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L’Élaboratoire est né en 1997 de la volonté de nombreuses associations et compagnies rennaises qui évoluaient en majorité dans le domaine des arts de la rue et du cirque.

Selon Jean-Pierre Boucher, l’un des rares fondateurs encore engagé au quotidien dans cette aventure, il s’apparentait à l’origine à une sorte de fédération. Le lieu était entièrement au service de ses adhérents. L’intérêt du lieu et du projet a rapidement éveillé de nouvelles ambitions. Mais au lieu de le structurer en un regroupement de coproducteurs, il a été décidé de le consolider comme « outil de formation ».

Selon un ancien, Boueb, L’Élabo est une « centrifugeuse », un endroit où l’on ne fait que passer, auquel on donne beaucoup pour en repartir généralement déçu. Les gens s’usent à L’Élaboratoire, car peu arrivent à trouver un équilibre entre engagement pour le collectif et poursuite d’un projet personnel. Malgré cela, le lieu est traversé par des « héros ordinaires ». Il en surgit des choses incroyables. Et tous ceux qui y ont passé du temps en ont été marqué.

La pérennité de ce projet utopique (qui a lui aussi changé d’endroit à plusieurs reprises au cours de son histoire) s’explique par la possibilité qu’il laisse à chacun de se l’approprier. Au lieu de chercher à formaliser son fonctionnement et son histoire, plutôt que d’organiser sa transmission d’une génération à l’autre, les Élaborantins en perpétuent l’esprit, chacun à sa manière. Pour ce faire, ils « bénéficient » de la précarité du projet. Depuis ses débuts, L’Élaboratoire semble condamné à changer perpétuellement de lieu. Cette logique de survie explique l’instabilité fondamentale du projet, et sa force. Les Élaborantins ne pensent pas le lieu ; ils font en sorte qu’il continue d’exister, ici ou ailleurs.

L’Élaboratoire existe en fonction de ce qui s’y passe. Durant les premières années, les réunions étaient rares. Quand elles avaient lieu, c’était seulement dans le but de mettre en œuvre un projet (une création, une ouverture ou une répétition publiques, etc.). Aujourd’hui, l’augmentation du nombre des réunions s’explique par la présence quotidienne des nombreuses personnes qui vivent sur place (50 personnes et 200 associations adhérentes mi-2014).

Le pouvoir n’est pas institué ni personnalisé à l’Élaboratoire. « Celui qui fait a raison » pour reprendre l’expression d’Alain Hélou. De même, le projet ne dépend pas d’objectifs à atteindre, mais des personnes qui l’habitent et qui, régulièrement, changent de préoccupations.

Une chose demeure malgré les aléas et le passage : L’Élaboratoire est un projet capital dans le paysage culturel rennais. Anciens, cousins, et même les services de la ville, qui auraient pu depuis longtemps ordonner la fermeture de ce lieu dont les activités évoluent dans une zone définie « d’illégalité acceptable » par un de ses membres, défendent ce projet. Comme si L’Élaboratoire incarnait l’utopie pour tous bien que tous n’y prennent pas part directement. À défaut d’être clairement transmise, cette nécessité est visiblement partagée par beaucoup de personnes à Rennes.

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Quoi qu’ils se disent cousins, les Ateliers du Vent et L’Élaboratoire ont des rapports très différents à la transmission. Les deux ouvrent grand les portes de leurs lieux et de nombreuses personnes, artistes ou non, en ont écrit l’histoire. Mais aux Ateliers du Vent, « prendre part ne donne pas un droit sur les murs » et c’est au final toujours les fondateurs qui détiennent la direction du projet. Alain Hélou reconnaît qu’un certain flou demeure sur ce point, ce qui explique la déception que certaines personnes ont pu ressentir après s’être engagées dans le projet. Le fonctionnement apparaît pourtant très clairement au fil des années, avec un goût évident pour l’autodérision de la part des fondateurs. Après la cooptation des « membres actifs » aux débuts des Ateliers du Vent, ceux-ci se sont structurés sous la forme d’un « G8 » en 2002, avant qu’Alain Hélou ne prenne seul la direction du lieu en 2011, chacune de ces instances étant chaque fois entouré d’adhérents, d’un conseil d’administration et de différents collaborateurs. Depuis quelques mois, c’est « La loge P6 » qui travaille à l’écriture du projet des nouveaux Ateliers du Vent, ceux qui apparaîtront en même temps qu’ouvrira le bâtiment rénové et réaménagé. Aux dires des fondateurs, la dizaine de personnes réunies au sein de La Loge forme le noyau d’un « nouveau collectif ».

Au premier plan, l’un des fondateurs de l’Élaboratoire, Jean-Pierre Boucher. Au second plan, Alain Hélou, co-fondateur et directeur artistique des Ateliers du Vent.

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L’histoire de Christophe Piret éclaire la notion de transmission du point de vue de la création artistique. Revenu il y a une vingtaine d’années sur les lieux de ses origines familiales et culturelles, le directeur artistique du 232U et de la compagnie Théâtre de chambre raconte comment il s’efforce d’établir un rapport de transmission réciproque entre lui, « l’artiste », et ceux qu’il appelle ses « voisins », toute personne avec qui il partage une histoire et un territoire communs. Cette approche remet en cause les principes de la démocratisation culturelle (rendre accessible au plus grand nombre les œuvres d’une minorité) au profit d’une conception des droits culturels appliqués à tous sans distinction. Pour mener à bien cette démarche, Christophe Piret explique qu’il ne faut pas se séparer de l’ordinaire, ce qui revient à « habiter dans son projet artistique », à l’image des Élaborantins…

Quelle est la traduction artistique de cette conception ? À partir d’une longue fréquentation de ses voisins dont il s’approprie l’histoire, il produit des textes et des formes théâtrales qu’ils peuvent s’approprier au point de se faire comédiens, de porter ces textes sur scène et de partir en tournée avec l’équipe du Théâtre de Chambre !

Synthèse réalisée par Sébastien Gazeau pour ARTfactories/Autre(s)pARTs