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La transmission (#2)

La transmission (#2) Posted on 24 septembre 2014

Les discussions du premier atelier ont pris appui sur les témoignages d’Eric Chevance à propos du TNT-Manufacture de chaussures (Bordeaux), de Céline Le Corre pour les Ateliers du Vent (Rennes) et de Céline Laflute, coordinatrice de L’Âge de la Tortue (Rennes).

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Le nouveau directeur du TNT à Bordeaux n’en a pas seulement changé le nom, il en a perdu l’esprit selon Eric Chevance, son prédécesseur. Retour sur un passage de témoin qui n’est pas bien passé et sur les raisons possibles de cet échec.

Le TNT a pris place en 1997 au sein d’une ancienne manufacture de chaussures située à proximité du centre-ville de Bordeaux. Imaginé et voulu par cinq personnes, dont Éric Chevance, ce projet a d’abord été conduit de manière collégiale. Suite à la brouille des deux metteurs en scène co-fondateurs et au départ de l’un d’entre eux, c’est Eric Chevance qui a pris la direction du TNT en 1999.

Eric Chevance

Le déclin du TNT remonte à 2009 lorsque l’État, principal soutien du lieu, a annoncé la baisse progressive de ses financements. La mise en œuvre de ce programme et la nécessité de réviser le projet du TNT a obligé Éric Chevance à prendre des décisions.

Épuisé, sans candidat volontaire au sein de l’équipe pour le remplacer, il a choisi de démissionner en prenant soin de trouver un successeur avant son départ. Cette passation de pouvoir s’est déroulée de manière discrétionnaire, avec l’accord du conseil d’administration et de tous les partenaires publics. Frédéric Maragnani a été proposé par Eric Chevance parce qu’il avait noué avec le lieu, le projet et l’équipe une relation de confiance depuis les débuts du TNT. Il semblait partager les valeurs qui avaient inspiré ce projet, être en mesure de le poursuivre et de le faire évoluer, notamment grâce au soutien qu’il avait acquis auprès des collectivités locales et de l’État.

Cette manière de faire a été mal perçue par le milieu culturel local qui aurait souhaité une méthode plus ouverte de type appel à candidatures. Par ailleurs, pour diverses raisons, Frédéric Maragnani s’est rapidement mis à dos une grande partie de ce même milieu et a perdu le soutien de l’État qui, contrairement à ce qu’il lui avait promis, n’a pas cessé de réduire ses subventions. Aujourd’hui, La Manufacture atlantique (le nouveau nom du lieu) n’a pas de projet clair, son directeur est isolé et ses activités sont très limitées.

Éric Chevance explique l’échec de cette transmission de plusieurs manières.

La raison principale viendrait du malentendu qu’il reconnaît avoir entretenu pendant des années. Incapables de saisir la singularité du projet du TNT, ses partenaires publics l’ont soutenu en croyant qu’il s’agissait d’un lieu où de « beaux spectacles » (sic) se déroulaient, sans comprendre que son action visait avant tout à articuler la création artistique avec un territoire et ses populations. Le TNT a bénéficié de cette situation car il a pu mener cette action tout en produisant et présentant de « beaux spectacles ». Le jour où celui qui incarnait ce malentendu a démissionné, le TNT pouvait être réduit à un lieu uniquement dédié à la création de spectacles, orientation que Frédéric Maragnani a en effet donnée à La Manufacture atlantique.

Autre élément qui, selon Éric Chevance, a conduit à cette erreur d’interprétation de ce qu’étaient le véritable projet du TNT et ses valeurs : l’absence de traces en mesure de transmettre un état d’esprit et la nature des actions menées. La présence dans le bar du TNT d’éléments datant de la période industrielle du lieu n’aura pas suffi. Quelques mois après sa prise de fonction, le nouveau directeur s’est débarrassé des tables et des chaises utilisées par les ouvrières pour fabriquer les chaussures et qui étaient devenues, au fil du temps, un des symboles du TNT, le signe d’une prise en considération de l’histoire et des spécificités de ce lieu.

« Il faut accepter l’éphémère de nos aventures. »

Yves Fravega

Selon Yves Fravega, les projets indépendants sont voués à la méconnaissance des institutions dont les critères d’appréciation sont fondamentalement inadaptés. La stratégie du malentendu optée par Eric Chevance aura eu le mérite de permettre cette aventure. Elle montre que de tels projets dépendent entièrement des personnes qui les portent, non pas des partenaires publics qui les soutiennent. Dans cette perspective, c’est peine perdue de vouloir structurer et transmettre ces projets. À l’inverse, dans les institutions culturelles, ce sont les lieux et leurs missions qui priment sur les personnes et leurs projets.

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Les générations se suivent et ne se ressemblent pas. L’Âge de la tortue (Rennes) s’adapte aux changements et poursuit son chemin.

L’histoire de L’Âge de la tortue est venue nuancée ce point de vue. Cette association (indépendante) fondée en 2001 en est à la troisième génération. Le projet est aujourd’hui porté par une équipe de trois personnes selon des modalités différentes de celles employées par les deux premières générations, ce qui n’empêche pas une réelle continuité dans le travail et le respect des valeurs fondatrices. Il n’empêche que chaque départ/arrivée d’une personne implique une modification profonde de toute la structure, avec des effets inévitables sur la conduite du projet. La conscience de cette réalité est essentielle pour qui prend part à ces aventures collectives tout comme il est primordial d’admettre que tout changement de l’organisation du travail est difficile à vivre.

L’art des agencements

Eric Chevance a donné un exemple qui éclaire cette réalité. Deux personnes au sein de l’équipe du TNT, l’un régisseur général du spectacle, l’autre chargé de la maintenance du lieu, avaient trouvé un mode de fonctionnement très singulier, reposant sur l’entraide et le partage de certaines tâches. Cet arrangement ne correspondait en rien à la répartition des compétences et des missions couramment associées à chacun de ces métiers, mais il apportait une richesse et une force de travail inestimables. Le jour où l’une de ces deux personnes est partie, c’est toute l’activité du lieu qui a été déstabilisée. Il a été évidemment très difficile par la suite d’établir une fiche du poste vacant et de trouver un remplaçant. Cet agencement dépendait uniquement de ces deux personnes et de la relation qu’ils avaient nouée. Plutôt que de chercher un équivalent, il a fallu repenser l’organisation, réajuster le projet et « parier » sur de nouvelles personnes qui sauraient inventer des collaborations inédites.

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D’un collectif uni, Les Ateliers du Vent sont devenus un lieu que leurs fondateurs ont parfois du mal à reconnaître. Une histoire du temps qui passe et de ce qu’il en reste.

Aux Ateliers du Vent, la déstabilisation du projet remonte, selon Céline Le Corre, l’une de ses fondatrices, au moment où une première personne a été salariée. Pendant plusieurs années, le lieu coïncidait avec le collectif qui le faisait vivre. À la manière d’une compagnie, les fondateurs des Ateliers du Vent étaient entièrement engagés dans ce travail dont l’économie reposait principalement sur le bénévolat. Le jour où un administrateur a été recruté, il a fallu déléguer, c’est-à-dire distinguer les différentes tâches nécessaires à la poursuite d’une action auparavant menée par tous et de manière informelle. Ce changement s’est apparenté à une véritable mutation. Les Ateliers du Vent sont passés d’une organisation en un collectif focalisé sur des projets à un fonctionnement en équipe avec la responsabilité de faire vivre un lieu.

Céline Le Corre

Les années passant, de nouvelles personnes ont rejoint les Ateliers du Vent qui, entretemps, ont changé plusieurs fois de lieu. Si bien que le sens du projet d’origine, selon Céline Le Corre, a été oublié. Pour sa part, elle a délaissé son travail artistique pour se concentrer sur la gestion d’un lieu qui, en retour, la prive du temps nécessaire à la conduite de ce travail. Elle a ainsi appris que la mutation d’un projet ne conduit jamais à sa stabilisation, mais qu’elle fait apparaître de nouvelles contraintes qui demandent de perpétuels réajustements.

Pour Emmanuel Gourevitch de l’Art de vivre : « On ne modélise pas la vie. Il faut accepter que l’esprit d’un projet change, même quand on y reste. » La réhabilitation des Ateliers du Vent devrait de surcroît modifier le bâtiment, son organisation, l’atmosphère qui y règne, les idées qui y naissent, les projets qui y prennent forme. La cuisine, lieu central selon Céline Le Corre, va disparaître. Les Ateliers du Vent vont cesser d’être la maison qu’elle y voyait…

Reste qu’on peut transmettre un état d’esprit et une manière d’être au monde. C’est même l’essentiel selon Yves Fravega qui concluait cette discussion en affirmant que le lieu et/ou le projet où cet état d’esprit prend forme sont, d’une certaine manière, secondaires.

Synthèse réalisée par Sébastien Gazeau pour ARTfactories/Autre(s)pARTs